Mostar

Dans la gare de Sarajevo,

Un pigeon glisse
Sur les dalles de faux-marbre rouge.
Il atterrit
Avec la légèreté d’un rayon de soleil
Dans le grand hall.

Princesse Xena
Transforme ses névroses en cendres.
Elle réfléchit
Dans la profondeur de l’irréversible
À ce qu’elle est.

Aquarium
Les voix résonnent dans le grand hall.
Il amplifie
Des bruits de pas le cliquetis d’une tasse un appel
À l’éternel.

Coca-Cola
Une fresque pétille de couleur.
Elle accueillait
Les voyageurs Yougoslaves avec un ourson
Dobrodošli !

Jardin de fou,
Les corps s’épanchent comme à la plage.
Ils s’approprient
Le hangar coloré de jeux et de sucres
En marginaux.

Ô Marlboro
La femme en fichu fleuri fume.
Elle établit
En discours à table comme une ancienne mercenaire
Ses amertumes.

Un poème flotte
En poussière de temps suspendus.
Il adoucit
La plume déjà douce de la caresse du soleil
Dans le grand hall

De la gare de Sarajevo.

Fisenne II

Comme un champ est un contre-la-montre silencieux
Où l’extrême lenteur ambiante
Submerge imperceptiblement le maraîcher solitaire,

Là où il y avait de l’herbe se dressent maintenant:

de longs épinards mauves en rang comme une haie,
des fleurs de champs oranges et bleues qui bravent le gris,
des choux en répétition fractale, en parfum, en perle de rosée,

Les feuilles de sombre vert aux roses clairs du brocoli.

Comme un champ est un raz-de-marrée irradiant
Ce qui reste de l’été
Dans la brume froide et lasse de l’automne…

Manuelle

J’ai perdu ta main,
Je ne connais plus sa douce et pâle immobilité dans la mienne.

Ce n’est plus l’évidence de la tenir :
La tenir était un cadeau du ciel,

Aujourd’hui,

N’importe quelle main m’est sacrée :
Un excès d’éveil spirituel.

D’ailleurs, je ne veux plus qu’une chose :

Une main dans la mienne et le silence du regard :
Vibre, Osmose,
 Tiens, Osseuse !
L’infinie ouverture des rides de la paume.

Sa chaleur sereine au fond d’une autre…

Je la glissais sous tes vêtements,
Sous tes vêtements de l’hiver,

Inconscient

Comme un glaçon articulé,
Ma main glissait sous ton pull

Ton corps de cire,
Était un radiateur de chair qui frissonnait sous ma recherche.

Écharde

Ô impossibilités à parler en pleurant de l’enfance !

Suffocants en sanglots saccadés,
Sans que mot ne sorte et ma mère qui se moque et m’imite :
Plus tard j’ai compris ce que c’était que le stress…

Ô le corps dans la pensée du corps qui pense !

Être éternellement conscient et déferler tel une houlette,
Sur la médiocrité moderne et toutes ses maladies,
Et toujours l’ultime mot qui réconforte le coeur : aimer !
Et le temps qui l’efface à chaque instant – fou…

Ô erreurs, Ô crimes, Ô mal !

Comme si ce n’était pas assez de quelques fois s’enfermer dans l’irréel,
En glissant, en fuyant la douleur inconnue du destin : récidiver !
Ne pas être hué ou empêché par un ancien ou un ancêtre ou un ange…
Irréels faiblesses de l’irréel rêve de justesse,
Que je suis venu me justifier…

Fisenne III

Les deux moutons s’abritent de la pluie couchés sous leur
Tonnelle de tôle.
C’est vrai, Rilke, le regard transparent dans l’Ouvert –
Qui serait vide ?
Leurs yeux ne se savent pas : c’est nous qui voyons deux yeux
Dans les moutons.
Comment sinon nous regarderait-il comme le troupeau
D’un même regard ?